En tant qu’élue, j’ai la chance de recevoir les extraits de la presse locale. Je suis « tombée » devant cet article du Parisien du 11 avril 2012. Depuis plusieurs semaines, je comptais écrire un article sur les librairies face aux collectivités et le code des marchés en particulier; cet article m’incite à réagir de façon encore plus générale.

Pour lire l’article complet : Les librairies résistent

Cet article est au coeur du problème des librairies. Hélas, à mon avis, il n’aborde pas les vrais problèmes et laisse croire, avec l’aval du MOTif, que tout ne va pas si mal… Je vais essayer de compléter, voire de modifier cette vision.

Pour commencer : la carte

Carte des points de vente de livres

Le propos de l’article : la résistance des librairies d’Ile de France. La carte : les points de vente d’Ile de France.

En Ile de France il y a 1500 points de vente pour seulement 692 librairies (- de 50%).

En Essonne, la proportion est encore plus forte, pour 108 points de vente, il y a seulement 22 librairies ( 20%) ! De quoi modifier la carte …

Qu’est-ce qu’un point de vente de livres ? Prenons Vélizy qui est tout prêt,  il y a 6 points de vente : Auchan, Fnac, Oxibul, Truffaut, Presse du Mail, JouetLand ; un point presse- librairie et 5 points de vente de livres. Il s’agit de points de vente qui proposent des livres : hypermarché, magasin de jouets, jardinerie, maison de la presse, … Espérez-vous du conseil dans ces points de vente ?  Une diversité de l’offre ? La défense de la création ? Je vous laisse en juger…

Comment peut-on parler de la situation des librairies en publiant une carte des points de vente et non des librairies ?

Voici la carte des librairies publiée par le MOTif, elle est déjà plus clairsemée… Et devrait peut-être l’être un peu plus car selon les cas elle tient compte uniquement des librairies et parfois des maisons de presse.

Le titre de l’article annonce « les librairies résistent », je n’ai pas trouvé trace d’une quelconque résistance dans l’article qui est censé  faire référence aux résultats de l’étude du MOTif (Observatoire du Livre et de l’Ecrit en Ile de France).

Il y est question :

1/ « Des disparités d’un département à l’autre ». Comment en juger correctement en publiant une carte des points de vente…

2/ « 14 grandes villes privées de livres ». Pourtant il y a toujours un hypermarché pas bien loin… Alors pourquoi s’inquiéter ?

3/ « Des aides indispensables ». Décidément en France , on ne peut survivre qu’à travers les aides… Sommes-nous devenus un pays d’assistés ? Ou d’estropiés – par les charges de l’état – et qu’il faut  maintenir en vie par des aides – du même état -,  et, au passage nourrir une armée de fonctionnaires toujours plus nombreux et disposant de lois, de décrets, de règles… toujours plus complexes, nombreuses et inapplicables.

En lisant de plus près le paragraphe, je découvre que le directeur du MOTif, Vincent Monadé, incite les élus à défendre leur librairie en leur réservant les commandes publiques. Je doute que M. Monadé ignore que c’est pour ainsi dire impossible grâce au code des marchés ! Une commune  de taille « importante » ne peut pas acheter ses livres à la librairie du coin. Concurrence oblige. Elle doit passer un AAPC (Avis d’appel Public à la Concurrence). Les critères de sélection doivent être factuels : le prix, qui est unique en France pour le livre, la remise qui est plafonnée en France pour le livre, les délais qui sont de 2 à 6-7 jours en général (le critère d’urgence ne semble pas fondamental pour le livre), le conseil. Afin d’être objectif, il est souvent fait référence au moteur de recherche Electre qui est payant -et plutôt cher pour une petite librairie – et pas forcément plus performant que google. Et enfin le critère de proximité est totalement exclu.

« Le critère de choix, fondé sur les performances en matière de protection de l’environnement, est toutefois subordonné à certaines conditions : il ne peut méconnaître les principes fondamentaux qui régissent la commande publique, au premier rang desquels l’égalité de traitement entre les candidats, et doit être lié à l’objet du marché. La proximité géographique d’une entreprise, dans le but de réduire les émissions de C02, ne peut être en tant que tel intégré comme critère de sélection des offres : un tel critère présente un caractère discriminatoire au détriment des entreprises les plus éloignées.  » publiée dans le JO Sénat du 21/01/2010 – page 130

Si le commune est plus petite, elle a peut-être la « chance » d’appartenir à une communauté d’agglomération comme celle du  Plateau de Saclay qui a pour compétence la Culture et elle se doit de commander ses livres via l’AAPC de sa Communauté d’Agglomération. On nous bassine à longueur de temps sur le développement durable, les circuits courts, les transports en commun… Et les collectivités choisissent des centrales d’achat sans aucun employés en France ou des grandes librairies à l’autre bout de la France au nom de la concurrence, sur un marché réglementé alors qu’il existe une librairie « qui résiste » sur leur territoire dans laquelle se rendent les bibliothécaires lorsqu’elles veulent un conseil ou voir un livre !  Comment alors parler de réserver les commandes publiques aux librairies ? Vous pouvez voir les vidéos sur le site du MOTif… Il n’est pas question de ce problème… L’aide proposée par le MOTif consiste en une alerte sur la liste des appels d’offre.

Pour ma part, ma librairie n’a probablement aucune chance d’être sélectionnée dans le cadre d’une AAPC : je n’ai pas Electre, je n’ai pas un CA suffisant, j’ai une double activité (et même plus un code NAF de librairie), j’ai des délais de livraison moyens…

Les librairies qui sont un peu plus vieilles ont aussi connu la perte -énorme- des ventes de livres scolaires. L’intention peut paraître bonne… Au final, les achats se font directement entre les départements ou la région et les éditeurs (enfin je suppose). On peut imaginer que ça doit magouiller dur, les programmes et les éditions changent à longueur de temps. C’est toujours le contribuable qui paye, la gratuité est portée par tous. On peut noter aussi une déresponsabilisation des parents et des enfants et la disparition d’une occasion annuelle d’aller dans une librairie.

Une autre charge qui vient d’augmenter et qui n’a pas été citée : le taux de la TVA qui est passé de 5,5% à 7%. Qu’est-ce que 1,5% ? En fait, plutôt beaucoup quand on sait que beaucoup de libraires n’arrivent pas à se payer un SMIC!

Je pourrais pourtant parler de résistance, Avec le Mille Feuilles, j’ai essayé de proposer une alternative aux grandes surfaces et à Internet. Ici on peut manger un gâteau, prendre son déjeuner, boire un thé, déguster une bière locale et choisir un livre grâce à nos conseils. Sur table, nous offrons la carte des boissons et la carte des libraires. Hélas le concept ne rentre pas dans les cases, je n’ai pas eu les aides du CNL, de l’ADELC et je ne pourrais pas avoir le label LIR car la librairie ne fait pas plus de 50% du CA ! Il m’a été demandé pourquoi je n’avais pas créé 2 structures… et bien tout simplement pour réduire les frais, mutualiser le matériel informatique, le lieu, le personnel, les frais de création, les frais de comptable… Et chaque jour, je paie le fait de ne pas rentrer dans les cases. Heureusement, les clients apprécient le concept, trouvent pratique de tout payer en une fois, profitent de venir déjeuner pour acheter leur roman, les enfants ne se plaignent pas de rester 2 heures au restaurant et filent lire dans un coin…

Les librairies résistent… encore combien de temps ?

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